Hugo Blouin : Charbonneau ou les valeurs à' bonne place
Hugo Blouin : Charbonneau ou les valeurs à' bonne place
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Fusionner le jazz contemporain avec les témoignages percutants et parfois lunaires de la Commission Charbonneau : voilà le pari audacieux, presque fou, qu'a réussi le contrebassiste et compositeur Hugo Blouin. À l'occasion de la sortie du Volume 1 de ce projet magistral, l'équipe de L’Album Podcast s'est déplacée le 18 mai 2023 pour s'installer directement chez l'artiste à Montréal. Un entretien fascinant qui plonge dans les rouages d'une œuvre majeure de notre histoire politique et culturelle récente.
[00:04:15] // Qui est Hugo Blouin ? Parcours d'un contrebassiste tout terrain (MAZ, Pic-Bois)
[00:12:40] // L'art d'intégrer les bruits du monde : des moteurs de bateaux aux chants d'oiseaux
[00:22:18] // La genèse de l'étiquette Multiple Chord Music et la mise en boîte de l'album
[00:35:50] // Le travail de moine : comment dompter des centaines d'heures d'audiences publiques
[01:08:12] // LE SEGMENT : L'impact d'Infoman et la bénédiction de Jean-René Dufort
Pour les néophytes, Hugo Blouin est un contrebassiste polyvalent et un visage bien connu de la scène musicale québécoise. On le retrouve régulièrement au sein de formations variées comme le groupe de néo-trad MAZ, l’orchestre Pic-Bois ou le trio jazz Jonathan Turgeon. Entre 2014 et 2016, il a également trimballé sa contrebasse au Canada et en France pour le projet Brasser Brassens, un hommage senti à Georges Brassens. Fasciné par la musicalité du quotidien, il s'amuse fréquemment à injecter des textures environnementales — chants d’oiseaux, bruits de moteurs ou rumeurs de la rue — au cœur de ses partitions.
Paru en 2018, l'album Charbonneau ou les valeurs à’ bonne place, Vol. 1 s'inscrit dans la pure tradition du jazz documentaire. Le concept ? Utiliser les véritables extraits audio de la Commission d'enquête sur l'octroi et la gestion des contrats publics dans l'industrie de la construction (la mythique commission Charbonneau) pour en faire la matière première des compositions.
L'originalité fracassante du projet a instantanément séduit le milieu culturel :
Gala du GAMIQ 2018 : Sacré grand lauréat de l'Album jazz de l'année.
Prix Opus 2019 : Couronné par le prix du Concert jazz de l'année.
L'album s'articule autour de 9 pistes où les instruments épousent à la note près la cadence, les inflexions et le débit de la parole québécoise. Une approche stylistique rigoureuse qui salue ouvertement le travail de pionnier de René Lussier sur son œuvre culte Le Trésor de la langue (1989).
Does it mean bateau? : Une entrée en matière absurde où le piano de Jonathan Turgeon s'emballe et s'agite de manière exponentielle au fur et à mesure que le témoignage du témoin vire au ridicule.
Des valeurs d’entraide : Une composition dynamique et ironique mettant en scène l'ancien maire de Montréal, Gérald Tremblay, discourant sur les concepts d'honnêteté et de confiance.
L’appel : Une piste étouffante, sombre et angoissante qui retrace une véritable conversation d'intimidation liée à des chantiers de céramique dans la métropole.
Le winibago : Un morceau qui aborde de front les rumeurs d'enveloppes brunes et de financement politique occulte, soutenu par des chœurs qui injectent une bonne dose d'humour noir.
La responsabilité : La pièce maîtresse et la plus longue de la tracklist. Elle s'offre un solo de tuba déconstruit signé Julie Houle, croisant par moments les univers expérimentaux d'un John Zorn.
Enregistré à l'automne 2017, le noyau de musiciens réunit autour d'Hugo Blouin (contrebasse) des artisans de haut vol : Alex Dodier (saxophones), Samuel Gaudreault (guitare), Jean-Philippe Godbout (batterie), Kathryn Samman (voix) et Jonathan Turgeon (piano), avec la participation de Marcie Michaud-Gagnon. L'aventure s'est d'ailleurs poursuivie en 2022 avec un Volume 2 encore plus dense et tordu, écrit autour d'un chœur à quatre voix et enrichi d'une collaboration avec René Lussier lui-même sur le titre La belle grosse chaîne.
Pour s'y retrouver à travers les milliers d'heures d'audiences télévisées, le compositeur s'est astreint à un travail de moine. Il a répertorié, trié et minuté chaque déclaration marquante dans une banque de données informatique géante qu'il a baptisée avec humour son « fichier Excel de la mort de la mort ». C'est en survolant ce catalogue qu'il a isolé les extraits les plus absurdes, rythmés ou dramatiques pour les transposer sur sa table de travail.
L'étincelle s'est produite lors de la diffusion du témoignage troublant d'un entrepreneur de la région de Québec, victime d'un système d'intimidation mafieux. L'homme racontait calmement à la barre avoir reçu des menaces de mort directes, incluant l'envoi par la poste de cartes d'invitation à son propre enterrement afin de le dissuader de collaborer avec la justice. Choqué par cette réalité qui dépassait largement la fiction, Blouin a eu la certitude que ces voix devaient être immortalisées en musique.
L'accueil a été immédiat et dithyrambique. Jean-René Dufort a eu un coup de cœur instantané pour le concept, affirmant avec son ironie habituelle que la commission d'enquête était tout de même « plus belle quand c'est chanté ». L'équipe a rapidement invité le contrebassiste pour une entrevue officielle en studio, offrant au projet une vitrine grand public et une légitimité immédiate auprès du public québécois.
Pour Hugo Blouin, le jazz n'est pas une simple musique d'ambiance : c'est un genre historiquement et intimement lié aux luttes sociales, à la politique et à l'émancipation des classes ouvrières. Il perçoit cette musique comme un territoire de liberté absolue et d'improvisation constante, ce qui en faisait le langage d'expression idéal pour déconstruire, critiquer et réinterpréter les discours institutionnels entendus lors des audiences.
L'album Le Trésor de la langue de René Lussier a agi comme une véritable boussole technique et esthétique. Ce projet historique de la fin des années 80 analysait la musicalité intrinsèque, les accents et le rythme du joual québécois post-référendaire. Hugo Blouin a poussé la démarche jusqu'à aller consulter Lussier en personne. Le légendaire guitariste est devenu un mentor pour le projet, acceptant même de croiser le fer sur le Volume 2 en signant les pistes de guitare électrique sur le morceau La belle grosse chaîne.
Transcription intégrale de l’épisode avec Hugo Blouin : Charbonneau ou les valeurs à bonne place