Margaret Tracteur : L'heure du thé avec Margaret Tracteur
Margaret Tracteur : L'heure du thé avec Margaret Tracteur
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Allier l'énergie brute du bluegrass à des textes d'une grande finesse intellectuelle : voilà le pari audacieux de Gabrielle Noël-Bégin avec son projet Margaret Tracteur. À l'occasion de la sortie de son album L'heure du thé avec Margaret Tracteur, l'artiste multidisciplinaire s'est posée avec l'animateur Hugo Lachance pour un entretien mémorable.
Enregistré le 4 mars 2023 à l'école de danse Très Swing de Trois-Rivières, cet épisode de L’Album Podcast décortique une œuvre singulière que Gabrielle qualifie elle-même de « northern spaghetti » — une fusion esthétique et sonore inédite entre le cinéma de Sergio Leone, l'énergie punk et l'hiver québécois.
[00:01:35] // Les dessous de la scène underground : quels sont nos liens ?
[00:05:58] // Les coulisses et l'histoire derrière sa toute première guitare
[00:12:41] // Carnet de route : l'impact des voyages sur sa philosophie musicale
[00:28:49] // Le travail d'illustration de la pochette signé Julien Dallaire-Charest
[00:33:53] // LE SEGMENT : Le message surprise et le clin d'œil de Rox Arcand (Enfants Sauvages)
Le parcours de Gabrielle Noël-Bégin est marqué par un éclectisme rare. Avant d'empoigner son banjo, elle a poli ses armes dans des formations de métal SCARE et de stoner BRONCO. Ayant grandi dans une « banlieue beige » qu'elle avoue aimer autant que haïr, elle a su transformer ce cadre propret en moteur de création. Ses longs périples à travers l'Amérique du Nord et le Mexique ont achevé de forger son identité, lui inculquant la certitude que rien n'est impossible. Son pseudonyme, d'ailleurs, est né d'un délire verbal avec son ami Nick Tondeuse, tout en lançant une pointe ironique à Margaret Thatcher et à l'esprit des bands punk des années 80.
Élaboré dans la solitude d'un chalet à Ferland-et-Boileau, au Saguenay, l'album a été co-réalisé avec l'incontournable Ryan Battistuzzi. Pour donner corps à ses visions, Gabrielle a réuni une dizaine de musiciens, mariant les instruments traditionnels (banjo, contrebasse, pedal steel) à des touches surprenantes de thérémine. Sous des airs festifs et entraînants, le disque aborde des thématiques denses : l'écologie profonde, l'anarcho-primitivisme et la crise de l'Anthropocène. L'artiste utilise brillamment l'humour et le cynisme pour désamorcer la lourdeur de ses sujets et vulgariser ces concepts complexes.
L'épisode passe au peigne fin l'écriture imagée de l'autrice-compositrice-interprète :
Un singe avec du linge : Une réflexion lucide, calquée sur les structures narratives de Georges Brassens, qui questionne la place de l'homme dans le règne animal et sa responsabilité écologique.
Le yodel de Ferland-et-Boileau : Une pièce mémorable qui transpose les tragiques inondations de 1996 au Saguenay à travers l'art du yodel.
Moshpit à St-Dilon : Une collision frontale improbable qui catapulte l'univers poétique de Gilles Vigneault dans l'énergie brute d'un concert punk.
Blues anxieux : Une complainte acoustique et moderne traitant des doutes irrationnels et de l'anxiété liés au métier d'artisan à l'ère des algorithmes numériques.
Visuellement magnifié par le graphisme de Claudie Mailhot-Trottier, L'heure du thé impose Margaret Tracteur comme l'une des voix les plus originales, indociles et essentielles du nouveau folk québécois.
Dans cette pièce, Gabrielle dresse la liste des objets et des lectures qu'elle souhaite emporter dans sa dernière demeure : le roman Papillon d'Henri Charrière, ainsi que les biographies des célèbres hors-la-loi John Dillinger, Jacques Mesrine et de l'illusionniste Harry Houdini. Cette thématique singulière découle de sa fascination pour les rites des Pharaons égyptiens et d'une peur viscérale d'être enterrée vivante — une angoisse qui l'a poussée à faire des recherches sur les cercueils de sécurité munis de cloches de secours inventés au 19e siècle.
La chanson puise ses racines directement dans la tradition rurale du Mardi Gras cajun en Louisiane. Dans ce rituel, le capitaine est le leader masqué et respecté de la troupe. Son rôle est de guider le cortège de maison en maison pour quémander des ingrédients (historiquement chez les propriétaires plus nantis) afin de cuisiner un gombo collectif en fin de journée. Le texte salue cette coutume à travers la formule traditionnelle « Capitaine voyage ton flag ».
Cette chanson représente une tentative technique improbable de reproduire la dynamique et l'intensité d'un breakdown de musique hardcore (métal/punk) en utilisant exclusivement des instruments 100 % acoustiques. Les paroles s'inspirent d'anecdotes réelles et de blessures de guerre vécues par l'artiste dans les zones de bousculade de ces concerts intenses, comme la perte d'une dent ou l'égarement de ses clés dans la mêlée.
L'artiste a développé ce savoir-faire de manière entièrement autodidacte, en analysant le jeu d'autres interprètes (citant notamment l'influence de Manon Bédard) et en s'imposant des séances de pratique rigoureuses calées au métronome. Pour apprivoiser et fluidifier la bascule rapide de la voix de poitrine à la voix de tête, elle a utilisé des phrases d'exercice phonétique classiques comme « il y a du lait, il y a de l'eau » ou le traditionnel « Lilo lady Lilo ».
Inspirée par la tradition folk américaine des Murder Ballads — des chansons traditionnelles qui racontent souvent des meurtres sordides —, Gabrielle a composé cette pièce narrative pour dénoncer les violences faites aux femmes et les mécanismes de manipulation psychologique. Elle a toutefois choisi de bousculer les codes du genre en refusant de confiner le personnage féminin dans un rôle de victime passive, tout en exposant les excuses récurrentes que les agresseurs utilisent pour se déresponsabiliser.
Le choix du banjo s'est imposé pour des raisons de logistique et de robustesse. Gabrielle explique que, de par sa conception et ses matériaux, le banjo s'avère beaucoup moins fragile et capricieux qu'une guitare acoustique traditionnelle. Il tolère beaucoup mieux les aléas des longs trajets et résiste avec brio aux climats extrêmes, notamment à l'humidité lourde et étouffante à laquelle elle a été confrontée lors de ses séjours de création en Louisiane.
La production de L'heure du thé a été rendue possible grâce à un maillage de trois sources financières distinctes : l'obtention d'une subvention publique via le programme Première Ovation de la Ville de Québec, l'injection de ses économies personnelles (notamment accumulées grâce aux prestations d'urgence de la PCU pendant le confinement) et le succès d'une campagne de socio-financement qui a permis de rémunérer équitablement tous les musiciens invités.
Sources et revues de presse :
Chronique de Marc-Antoine Côté, Le Quotidien, 17 juillet 2022.
Critique de Myriam Bercier, Le Canal Auditif, 18 janvier 2023.
Notes de production et archives de l'épisode de L'Album Podcast à Trois-Rivières.
Transcription intégrale de l'épisode avec Margaret tracteur : L’heure du thé avec Margaret tracteur