Les Breastfeeders (1re partie) : Les matins de grands soirs
Les Breastfeeders (1re partie) : Les matins de grands soirs
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Dans ce double épisode de L'Album Podcast, l'animateur Hugo Lachance se plonge au cœur d'un monument du rock indépendant québécois : l'album Les matins de grands soirs (2006). Pour revisiter cette œuvre charnière, il reçoit en studio deux figures de proue de la formation montréalaise : le chanteur-guitariste Luc Brien et le volubile performeur Martin Dubreuil (mieux connu sous son alter ego scénique, Johnny Maldoror).
Enregistré le 19 avril 2023 à Montréal, cet entretien captivant décortique les mécanismes d'un groupe indissociable de la faune underground du Plateau-Mont-Royal, ayant poli ses armes entre les murs de l'Escogriffe et du Quai des Brumes. En passant du garage rock lo-fi de leurs débuts à une production yéyé-punk hautement sophistiquée, la bande retrace une époque d'effervescence brute où leur dandy-rock francophone résonnait des tavernes montréalaises jusqu'aux magazines internationaux.
[00:02:17] // Retrouvailles et présentation de Luc Brien et Martin Dubreuil
[00:13:22] // Les coulisses et l'anecdote de tournage avec le cinéaste Sébastien Pilote
[00:16:38] // L'histoire touchante et singulière du père de Martin
[00:39:46] // Les débuts du groupe : « Il est hors de question que je book un band qui s'appelle Les Breastfeeders. »
[00:42:32] // La genèse, le rôle et la folie scénique du personnage de Johnny Maldoror
[00:55:33] // Strass et décadence : la fois où ils ont croisé la route des New York Dolls
[00:58:25] // Un moment d'anthologie : la mythique anecdote du faux "disque d'or"
[00:04:30] // L'arrivée de Fred Fortin derrière les fûts et ses meilleures anecdotes de session
[00:09:09] // Le mot, la rigueur et la vision du réalisateur Ryan Battistuzzi
[00:10:48] // Galerie de personnages : l'histoire derrière Balloune & Raoul
[00:34:54] // Les secrets de création de la pièce « La vie c'est mortel baby! »
[00:47:34] // Une présence magique : l'anecdote de la grand-mère de Suzie McLelove
[01:21:10] // Exploration textuelle de l'univers de Noireau Sans-Loi
[01:23:03] // Les dessous et les impacts du départ du guitariste Sunny Duval
[01:38:21] // La confrontation amicale et l'anecdote du gars de Radio-X
[01:47:13] // Le système D à l'œuvre : la distribution artisanale des albums physiques
Paru à l'été 2006, Les matins de grands soirs s'affranchit du fini abrasif de leur premier opus pour embrasser une réalisation plus ample et léchée. Le titre de l'album trouve paradoxalement sa source dans un long poème de quatre pages rédigé par Luc Brien durant les années 90. Souvent confondu par les médias avec une évocation des lendemains de veille brumeux, le titre fait plutôt référence au « Grand Soir » de la mythologie révolutionnaire française. Luc Brien s'amuse d'ailleurs à maintenir un flou poétique, suggérant que ces matins peuvent tout aussi bien précéder les grands bouleversements sociaux que s'installer dans leurs décombres.
Pour mettre en boîte ces hymnes garage pop, le groupe a fait confiance à un jeune réalisateur alors âgé de 24 ans à peine, Ryan Battistuzzi. C'est principalement dans le salon de ce dernier que les sessions se sont orchestrées, accueillant pour l'occasion le multi-instrumentiste Fred Fortin à la batterie.
Bien que Fortin soit une figure indomptable du rock lourd québécois, il a injecté sur ce disque une signature rythmique totalement unique. Sur le morceau Tout va pour le mieux dans le pire des mondes, il a imposé une rythmique singulière découlant de sa configuration naturelle : étant gaucher, il a enregistré la pièce sur une batterie de droitier sans en modifier l'ordre. Un défi de coordination physique qui confère à la chanson un groove bancal et instinctif, presque impossible à reproduire à l'identique pour un autre batteur.
« On voulait marier la candeur et les structures mélodiques du yéyé des années 60 à la tension dramatique et à l'urgence du garage punk. »
L'un des grands coups de force des Breastfeeders réside dans la dualité de leur écriture, fruit d'une complicité fusionnelle entre Luc Brien et Martin Dubreuil. Martin apporte au projet ses images brutes, son sens inné du théâtre et une poésie viscérale, tandis que Luc peaufine la métrique, polit les rimes et s'assure que l'ensemble s'articule comme une véritable œuvre littéraire.
Leur plume refuse la facilité de l'affirmation frontale, privilégiant des métaphores évocatrices où l'auditeur peut projeter ses propres obsessions. Cette exigence lexicale pousse régulièrement le duo à marier le joual montréalais à des archaïsmes ou des termes rares, revendiquant une identité francophone riche et décomplexée.
Viens avec moi : Pensée spécifiquement pour ouvrir la charge de leurs concerts électriques, cette pièce joue habilement sur le fil de fer séparant la tension du désir physique et les pulsions de mort.
Funiculaire : L'un des extraits les plus populaires du catalogue du groupe. Le texte fusionne de manière provocante des références à l'Eucharistie catholique et des images de décadence urbaine, trahissant l'influence de la poésie symboliste du 19e siècle sur l'univers de Luc Brien.
Septembre sous la pluie : La conclusion magistrale de l'album. Ce titre s'enfonce dans une mélancolie grise avant de bifurquer vers un chaos sonore terminal. Une finale désordonnée et texturée, soufflée en studio par Fred Fortin qui souhaitait recréer l'audace psychédélique du morceau Tomorrow Never Knows des Beatles.
Dès sa sortie en 2006, l'album s'est propulsé parmi les meilleures ventes de la province en plus de déclencher des secousses à l'international, piquant la curiosité de institutions rock aussi prestigieuses que le NME ou Spin Magazine. Soutenu par la guitare incisive de Sunny Duval et les harmonies vocales aériennes de Suzie McLeLove, Les matins de grands soirs demeure, vingt ans plus tard, une boussole essentielle pour comprendre l'histoire du rock d'ici.
Le nom de la formation s'est forgé au cœur de leur quotidien sur la rue Châteaubriand à Montréal. Le groupe avait alors pour voisine une danseuse nue dont l'une des amies s'était pointée un soir déguisée en Romaine à l'aide de simples rideaux de salon. Après avoir rigolé et envisagé des options théâtrales et agressives comme « Les Nourrices Turbo de l'Enfer », la bande a finalement préféré retenir la traduction anglaise littérale de nourrices : Les Breastfeeders.
Ce pseudonyme littéraire est né d'un emprunt de bibliothèque. Alors qu'il s'apprêtait à passer une audition pour un court-métrage d'étudiants à l'Université Concordia, Martin a pigé dans la bibliothèque personnelle de Luc Brien pour y dénicher l'œuvre culte Les Chants de Maldoror de Lautréamont, s'en inspirant pour bâtir un personnage de méchant. Trouvant que l'attitude collait magnifiquement à son déploiement physique sur scène, Luc lui a suggéré de conserver ce nom pour ses performances au sein du groupe.
Sunny Duval possède une approche instrumentale unique et redoutable pour quiconque tente de l'imiter. Le guitariste est gaucher, mais il a choisi d'évoluer sur une guitare de droitier sans inverser l'ordre traditionnel des cordes. En combinant cette particularité physique à l'utilisation fréquente d'un accord ouvert (open tuning), il obtient une sonorité métallique et un étagement harmonique singulier, particulièrement identifiable sur le riff de Tout va pour le mieux dans le pire des mondes.
L'alliance s'est scellée de manière très organique dans les bars du Plateau. Avant de s'enfermer en studio pour ce deuxième opus, une partie des membres des Breastfeeders se réunissait chaque mardi soir sur la petite scène de L'Escogriffe sous le nom éphémère de « Les Miséreux ». Ces soirées d'improvisation et de jam accueillaient chaque semaine des batteurs invités différents, et c'est au cours de l'une de ces soirées bien arrosées qu'ils ont croisé la frappe de Fred Fortin et l'ont convaincu de rejoindre l'aventure.
Il s'agit de l'une des rares compositions de l'album entièrement écrite, composée et pensée par Suzie McLeLove. La pièce s'est matérialisée en l'espace de 20 minutes à peine dans son appartement, alors qu'elle s'affairait en cuisine en attendant une amie pour le souper. Se sentant bien, inspirée par les arômes ambiants et une confiance tranquille, elle a jeté sur papier ce manifeste pop pour affirmer qu'elle n'était définitivement pas une « fille sans saveur ».
Sources et revues de presse d'époque :
Chronique de Valérie Lesage, Le Soleil, samedi 2 septembre 2006.
Critique de Philippe Renaud, Le Nouvelliste, samedi 12 août 2006.
Analyse de Philippe Papineau, Le Devoir, 10 août 2006.
Archives et notes de production de l'émission de L'Album Podcast.
Transcription de l’épisode avec Les Breastfeeders : Les matins de grands soirs