Annie-Claude Deschênes : Les manières de table
Annie-Claude Deschênes : Les manières de table
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Annie-Claude Deschênes site web : https://www.bonsound.com/fr/artiste/annie-claude-deschenes/
Annie-Claude Deschênes Instagram : https://www.instagram.com/duchesssays/
Plongez dans l'univers fascinant d'Annie-Claude Deschênes, figure de proue de la scène indépendante montréalaise, à l'occasion de la sortie de son tout premier album solo : Les manières de table. Dans cet épisode de L'Album Podcast enregistré à Montréal, l'artiste dévoile les secrets d'une œuvre radicale où la musique électronique rencontre la performance culinaire expérimentale.
Reconnue pour son énergie explosive et théâtrale au sein des formations Duchess Says et PYPY, Annie-Claude Deschênes est une artiste multidisciplinaire accomplie. Avec une riche discographie comprenant quatre albums chez Duchess Says et deux chez PYPY, elle a profondément marqué l'évolution du punk et du post-punk montréalais.
Son parcours l'a menée à partager la scène internationale avec des groupes cultes tels que The Yeah Yeah Yeahs, The Hives et The Buzzcocks. Elle compte également des expériences insolites à son actif, notamment en 2009, lorsqu'elle a réalisé la trame sonore d'un défilé de la prestigieuse maison Yves Saint-Laurent à Los Angeles.
Lancé au Centre PHI, cet album s'inscrit magnifiquement dans la mouvance coldwave et pop minimale.
L'inspiration derrière l'œuvre prend racine dans les codes sociaux. Annie-Claude s'amuse à explorer et à déconstruire les règles strictes de politesse, de protocole et de bienséance à table. Pour matérialiser cette obsession, elle a conçu ses trames sonores de manière organique à partir d'échantillonnages d'ustensiles et d'objets du quotidien. L'ensemble marie le minimalisme répétitif de Steve Reich, les textures synthétiques de Kraftwerk et la tension narrative propre au cinéma expérimental.
Pour l'artiste, le spectacle vivant doit s'affranchir des cadres conventionnels. Lors de ses performances scéniques, elle inclut le public de manière inédite en transformant la salle en salle à manger expérimentale. Elle va jusqu'à servir de véritables objets, comme des assiettes ou des verres, dont les spectateurs doivent deviner s'ils sont comestibles ou non, brisant ainsi la frontière entre l'art visuel, la musique et le goût.
L'album se déploie en neuf pistes qui oscillent habilement entre mélodies dansantes et atmosphères inquiétantes :
Tasséomancie : Une réflexion sonore hypnotique sur l'inconscient optique et la vie secrète de l'image.
Culinary Security : Une pièce tendue qui joue avec brio sur le concept de surveillance et de « dégustation sécurisée ».
Les manières de table : La chanson titre qui rappelle, non sans ironie, que le respect trop rigide de nos propres manières peut finir par offenser nos invités.
Electric Light : Une ode lumineuse au soleil, écrite paradoxalement par des « humains de la nuit ».
Que l'on soit amateur de musique électronique radicale ou curieux de découvrir comment une éducation stricte au couvent peut influencer une démarche artistique polissonne, cet entretien offre une perspective unique. Annie-Claude Deschênes y explique pourquoi ce projet en solitaire, bien que musicalement plus accessible, s'avère être la démarche la plus punk qu'elle ait réalisée à ce jour.
Annie-Claude explique ouvertement que la prise de médicaments pour gérer son anxiété a agi comme un puissant désinhibiteur sur sa créativité. Ce traitement lui a permis de balayer sa pudeur habituelle et ses blocages. C'est grâce à ce nouvel état d'esprit qu'elle a osé afficher son propre visage en gros plan sur la pochette de l'album, un choix visuel intime qu'elle aurait catégoriquement refusé d'envisager par le passé.
Pendant l'interprétation de ce morceau, des spectateurs choisis dans la foule sont invités à prendre place autour d'une table équipée de panneaux de plexiglas et de webcams, recréant l'esthétique froide et isolée de la pandémie. Ils sont filmés en direct et projetés sur grand écran pendant qu'ils consomment les plats insolites servis par l'artiste, comme des clés USB moulées en pâte d'amande. Pour accentuer le malaise, des capteurs dissimulés font bouger la table mécaniquement, plongeant les participants dans un état d'anxiété contrôlé.
Bien que les sonorités électroniques minimales de ce disque soient plus faciles d'approche que les décharges abrasives de ses groupes précédents, elle qualifie l'opus de profondément punk en raison de sa méthode de production. L'album a été conçu sans aucune règle préétablie, sans barèmes extérieurs et en s'affranchissant totalement de l'encadrement ou des compromis inhérents au travail d'équipe. Elle s'est autorisée à explorer chaque idée sur un coup de tête, sans même savoir si ces chansons sortiraient un jour du studio.
L'aventure a commencé avec la composition de la chanson Cheesegun lors d'une soirée particulièrement festive et mouvementée. Lorsque l'équipe d'Yves Saint-Laurent l'a contactée par courriel pour utiliser le morceau, Annie-Claude a d'abord cru qu'il s'agissait d'une blague ou d'une communication administrative de la Ville de Saint-Laurent sur l'île de Montréal, choisissant d'ignorer le message. Après vérification, elle a réalisé qu'il s'agissait de la célèbre maison de haute couture, qui lui demandait de concevoir une version exclusive de 10 minutes pour un défilé sélect à Los Angeles.
Pour bâtir l'architecture sonore et rythmique de Les manières de table, l'instrumentation traditionnelle a été troquée contre des accessoires de cuisine. Annie-Claude a longuement échantillonné les bruits d'ustensiles s'entrechoquant, le tintement des couteaux, des fourchettes et des cuillères, ainsi que la fréquence stridente d'un mélangeur électrique (blender), convertissant ces sons du quotidien en boucles mélodiques et en textures industrielles.
Lors d'un concert mémorable où elle estimait que son groupe offrait une mauvaise performance technique et que l'alchimie avec le public ne levait pas, l'artiste a pris une décision radicale. Elle a brusquement interrompu la chanson en cours, a ordonné à l'ensemble des spectateurs de quitter les lieux immédiatement, puis est allée verrouiller elle-même la porte d'entrée de la salle, laissant le public et ses propres musiciens complètement stupéfaits par cette fin de soirée abrupte.
Source journalistique :
Chronique et analyse de Philippe Renaud, Le Devoir, 5 avril 2024.
Données et propos recueillis lors de l'épisode du 18 avril 2024 de L'Album Podcast.
Transcription intégrale de l’épisode avec Annie-Claude Deschênes Les manières de table