Transcription de l’épisode avec Annie-Claude Deschênes : Les manières de table
Avertissement : Cette transcription est le fruit d'une collaboration avec une intelligence artificielle qui fait de son mieux, mais qui ne saisit pas toujours toutes les "subtilités" de nos discussions. Le fichier audio/vidéo original demeure la seule référence officielle. Si un passage vous semble bizarre, faites confiance à vos oreilles et allez écouter l'épisode !
Hugo Lachance : Hey, bonjour à tous ! Nous sommes le 18 avril 2024 à Montréal et c'est un épisode vraiment particulier pour L'Album Podcast parce que l'on reçoit une duchesse. Alors, agenouillez-vous maintenant car on reçoit une duchesse à L'Album Podcast ! Alors, je suis en compagnie d'Annie-Claude Duschênes.
Annie-Claude Deschênes : Deschênes!
Merci d'avoir accepté mon invitation ! J'ai dit « DUchênes» à cause de DUchesse, j'ai mixé les deux, je suis désolé. Merci d'avoir accepté mon invitation, on s'est revirés sur un dix sous, donc je suis vraiment content que tu sois là.,
Annie-Claude Deschênes : Ben, je suis contente aussi !
Hugo Lachance : Avant de débuter l'entrevue, j'invite tout le monde à s'abonner, à aller faire un tour sur les réseaux sociaux, puis sur iTunes et Spotify. Laissez des étoiles et des commentaires, c'est vraiment super apprécié. Je sais qu'on demande souvent ça et que vous savez comment ça fonctionne, mais ces petits gestes-là sont très encourageants et ça motive à continuer. Alors, Annie-Claude Deschênes, bienvenue au podcast !
Annie-Claude Deschênes : Oui, c'est moi, ça me fait plaisir !
Hugo Lachance : J'aime commencer par la portion entrevue, c'est-à-dire que j'aime savoir d'où tu viens. Alors, tu es une fille de où ?
Annie-Claude Deschênes : De Lévis, carrément. En fait, je viens de Lauzon parce que maintenant ça s'appelle Lévis, mais ça englobe Lauzon, Saint-Romuald, Charny et tout ça. Donc c'est ça, je viens d'une petite banlieue très normale, un peu aseptisée je dirais., À l'époque, il n'y avait pas beaucoup d'activités. Moi, j'allais au couvent avec des uniformes et tout, il n'y avait pas beaucoup de choses à faire. J'ai eu la chance d'avoir une caméra vidéo quand j'ai eu 12 ans et, à partir de cet âge-là, j'ai filmé toute ma vie. Je filmais, je faisais des sketchs et je faisais même de fausses entrevues., C'est la première fois que je parle de ça en entrevue, mais c'est ça qui a un peu déclenché mon côté créateur. J'imitais ma mère, je faisais n'importe quoi, comme des pubs. Je me déguisais presque tous les jours et j'avais une amie avec qui je faisais ça.
Hugo Lachance : Est-ce que tu as encore les fichiers ou les cassettes ? C'est une belle prémisse pour un projet, pour vrai, il y a du stock là-dedans !, C'est sûrement très drôle. Parlant d'enfance, c'est quoi ton album d'enfance ?
Annie-Claude Deschênes : Laymen Twaist ? Ah oui, tu ne t'attendais pas à ça ! Ça ne me revient pas exactement, mais je connais très bien la chanson. Elle danse sur moi, c'est un peu comme de la chic pop, ce n'est pas très loin d'une chanson des Velvet Underground, il me semble. En tout cas, ça va me revenir, mais c'est comme ça en partie que j'ai découvert les Velvets., C'est très improbable comme chemin, mais c'est spécial.
Hugo Lachance : Et après ton album d'enfance, quel serait ton album d'adolescence ? Je demande ça parce que c'est souvent formateur.
Annie-Claude Deschênes : Moi, j'écoutais beaucoup les Sex Pistols et Bérurier Noir à partir de secondaire deux. En fait, en secondaire un, j'écoutais plus les B-52's, mais en secondaire deux, ça a viré., Au couvent, j'ai été placée dans une classe pour élèves un peu difficiles. Pourtant, je ne l'étais pas à l'époque, mais je le suis un peu devenue à cause de cette classe-là et de mon rapport à l'autorité qui a changé. C'était aussi par rapport aux gens qui étaient dans la classe.
Hugo Lachance : C'était comment un couvent ? Ça ressemblait à quoi une classe de couvent ?,
Annie-Claude Deschênes : C'était très straight et très structuré. On avait une petite gang d'amis et on faisait des coups. J'étais plus dans The Doors et les Sex Pistols. J'ai pris une tangente vraiment punk avec des bottes 14 trous et j'ai coupé ma jupe du couvent ! Je mettais mon gilet de Bérurier Noir en dessous de ma chemise blanche du couvent.,
Hugo Lachance : On ne se rejoint pas sur la jupe coupée, mais pour Bérurier Noir, les Sex Pistols et The Doors, oui ! C'est quel album des Doors ?
Annie-Claude Deschênes : C'est loin, je ne m'en rappelle pas. Ça fait un bout que je n'ai pas écouté ça.
Hugo Lachance : Je te dis ça parce que j'en ai écouté récemment et ça vieillit bien.
Annie-Claude Deschênes : Je me rappelle qu'une chanson sifflait au début. Je l'écoutais dans mes écouteurs alors que j'étais dans la voiture avec la famille d'une amie., J'ai fait un saut et j'ai crié au meurtre dans l'auto, ce qui a fait faire un saut au père de mon amie !
Hugo Lachance : Ton premier instrument de musique ?
Annie-Claude Deschênes : Le piano classique, vers l'âge de 6 ou 7 ans. C'était l'horreur pour plusieurs raisons, mais surtout parce que j'avais l'impression que je n'apprenais pas assez vite et que c'était interminable. Ça ne sonnait pas bien non plus. Je ne me démarquais pas, je n'étais pas particulièrement bonne ni rapide, et c'était très rigide et structuré. Je ne voyais pas où était le plaisir. Je n'avais pas de plaisir lors des concerts, je me rappelle que c'était vraiment inconfortable. Je montais sur scène, j'annonçais le menuet, puis je me penchais et j'allais m'asseoir au piano. En reculant mon banc, ça faisait un bruit de grincement et j'avais les mains moites., J'étais certaine de faire une fausse note !
Hugo Lachance : C'est tout un contraste avec les performances que tu offres d'habitude en concert.
Annie-Claude Deschênes : Probablement que c'est à cause de ça que je suis rendue là.
Hugo Lachance : À quel moment as-tu réalisé que la musique ferait partie de toi ou qu'elle serait un vecteur important dans ta vie ?
Annie-Claude Deschênes : En secondaire quatre., Je connaissais Ismaël, qui était dans Duchess Says, ainsi qu'un de mes copains de l'époque. Ils avaient un groupe qui s'appelait Miel et Mulm. Un moment donné, il y avait un concert au Collège de Lévis et ils m'avaient invitée à venir crier sur une chanson des Pixies. Il y avait aussi une reprise de Joe Dassin et une chanson de Sonic Youth. C'est la première fois que j'ai fait un show de rock, c'était là. On a ensuite commencé à jouer ensemble et on a fait un band qui s'appelait Lump. On a sauté le « Mulm » et ça a mené à un album.
Hugo Lachance : C'est l'amour de la scène et de la musique qui est vraiment entré là-dedans ?
Annie-Claude Deschênes : Je trouvais ça le fun de faire un band, j'aimais l'esprit d'équipe. On était comme une petite gang et c'était plaisant. On était inspirés par les Velvet Underground, c'était cool. Il y en a qui jouaient au hockey ou qui passaient du temps dans les chambres de joueurs, mais moi, je passais mon temps dans les locaux de musique à faire de la musique.,
Hugo Lachance : Dans l'excellente vidéo de La Fabrique culturelle qui traite de la création de ton album — parce qu'on est ici aujourd'hui pour parler de ton premier album solo, Les manières de table — tu racontes ta difficulté à vivre avec l'autorité lors de ton séjour dans un couvent. C'est là que tu as appris à devenir « poison »., Est-ce que tu ressens encore cet impact dans ta création ?
Annie-Claude Deschênes : Je pense que c'est inconscient, je n'y pense pas tous les jours. C'est juste que je n'aime pas trop être encadrée, j'ai bien de la misère avec ça. Certains cadres ne me dérangent pas, mais en général, j'aime bien pouvoir aller au bout de mes idées.
Hugo Lachance : Pour préparer mes questions, j'ai fouillé dans ta bio et ton dossier de presse. Quand on s'est rencontrés tantôt, j'étais vraiment content de te connaître, même si on s'était déjà croisés à plusieurs reprises., On te décrit souvent comme une figure importante de la musique indépendante montréalaise. Tu es artiste visuelle, chanteuse, claviériste et autrice-compositrice-interprète au sein de plusieurs groupes. Ton groupe fondateur a été Duchess Says., Vous avez combien d'albums ?
Annie-Claude Deschênes : On en a trois, plus un EP et des trucs comme des remix. Ensuite, il y a eu la formation PyPy, avec laquelle on a sorti un album. Un nouvel album de PyPy va d'ailleurs sortir à l'automne.
Hugo Lachance : Tu attribues une place dominante à l'aspect visuel et performatif dans tous ces projets. Tu as étudié en arts visuels à l'Université Laval à Québec. Quel lien fais-tu entre ta musique et les arts, puisque tu mélanges vraiment bien les deux ?,
Annie-Claude Deschênes : C'est plutôt que j'ai de la misère à faire seulement de la musique. J'ai besoin d'aller sculpter tout ce qui m'entoure pour que ma vision soit encore plus précise. Quand je fais de la musique, j'ai des images en tête et j'essaie de communiquer cela au public lors des spectacles., Ça peut passer par des gestes ou par la mise en scène. Par exemple, pour le spectacle de lancement du 26 avril au Centre Phi, j'ai un décor et des projections. J'essaie de préciser mes idées pour que les gens comprennent, par exemple, que l'on se trouve dans un restaurant., J'ai besoin qu'il y ait des objets autour, c'est le côté visuel qui est important. Même avec Duchess Says et la perruche, il y avait toujours un concept esthétique.
Hugo Lachance : Ton approche envers le public est toujours personnelle et créative. Tu avais déjà fait sortir les gens et barré les portes, des trucs comme ça ?
Annie-Claude Deschênes : Ce n'était pas mon meilleur show !, C'était tellement croche que le public n'embarquait pas du tout. On jouait mal et ils ne répondaient pas, j'ai senti qu'on perdait notre temps. J'ai tout essayé, mais ça ne marchait pas, alors j'ai dit « ciao bye » et j'ai sorti tout le monde de la salle avant de barrer la porte ! Le band m'a demandé ce que je faisais., Est-ce que j'étais fière ? Non, mais j'étais inconfortable car il ne se passait rien. Le monde du band était soûl, on jouait tout croche et le public ne réagissait pas. Quand je ne ressens rien, ça m'énerve.,
Hugo Lachance : Je comprends. Ici, on est dans ton local.
Annie-Claude Deschênes : Oui, je partage le local avec d'autres gens. Je pratique, je compose et j'enregistre ici avec Jean-Michel Coutu, qui est juste à côté. C'est comme un petit bureau et un atelier. Regarde, tu peux voir ici tous mes trucs de cuisine.,
Hugo Lachance : Oui, c'est vrai ! On va se rapprocher de l'album, car tu utilises beaucoup de choses, comme des ustensiles de cuisine, pour créer des sons pour Les manières de table.
Annie-Claude Deschênes : Oui, j'ai échantillonné une cuillère avec un couteau qui se frappent, ou encore un blender. Je me suis mise à faire des boucles avec ça. J'en mettais une, puis une autre par-dessus, et je composais des mélodies. C'est venu très graduellement, je ne me suis pas dit au départ que j'allais faire des boucles de cuillères. J'ai fait des échantillons et je me suis demandé quoi faire avec ça.,
Hugo Lachance : En 2009, tu as réalisé avec PyPy la trame sonore du défilé de mode de Saint Laurent à Los Angeles. Raconte-nous cette histoire, c'est quand même assez exagéré !
Annie-Claude Deschênes : Ça n'a pas de sens !, En fait, on avait composé « Cheesegun » dans notre local lors d'une soirée un peu trash. Cette chanson a été sélectionnée par quelqu'un chez Saint Laurent. J'ai reçu un courriel disant qu'ils étaient intéressés par « Cheesegun » pour leur défilé de mode, mais ils voulaient une version longue de 10 minutes.,
Hugo Lachance : Comment ça s'est rendu à Los Angeles ?
Annie-Claude Deschênes : Je n'en ai aucune idée, peut-être par notre compagnie aux États-Unis, Slovenly. Quand j'ai reçu le courriel signé « Saint Laurent », j'ai pensé que c'était Ville Saint-Laurent, alors j'ai laissé dormir ça dans ma boîte !, C'est plus tard, quand ils ont écrit à d'autres membres du band, que j'ai réalisé. On a enregistré une version de 10 minutes avec Jean-Michel Coutu et les gens ont défilé sur cette chanson.
Hugo Lachance : Est-ce que tu as vu le défilé ? Est-ce qu'ils vous ont invités ?
Annie-Claude Deschênes : Ry est allé, mais moi je ne suis pas allée. Je l'ai regardé de chez nous et c'était impressionnant. Il y avait Courtney Love et Kim Gordon de Sonic Youth. Il y avait du monde de Nirvana aussi. C'était absurde et surréaliste d'avoir un défilé de mode avec des mannequins et des stars alors que j'étais assise chez nous sans une cenne !, Ça a donné une certaine crédibilité au band et un petit boost de presse.
Hugo Lachance : Qui sont les membres de Duchess Says ?
Annie-Claude Deschênes : Premièrement, il y avait Ismaël Tremblay, après Philippe Clément, Simon B. et moi. Ensuite, Olivier Maguire est venu jouer du clavier pour remplacer Ismaël, et Gaby d'Amour remplaçait parfois. Dans PyPy, c'est le même monde, sauf que Ry Vucino remplace Ismaël., Je tiens à saluer Phil Clément, ou « Phil Clémentine » comme je l'appelais !
Hugo Lachance : Avec ces projets, tu as partagé la scène avec plusieurs groupes de renommée internationale, comme les Yeah Yeah Yeahs, Teenage Jesus and the Jerks, Black Lips, The I.V.s, Hot Snakes et les Buzzcocks., Vous vous êtes croisés dans les festivals ?
Annie-Claude Deschênes : On jouait sur la même scène. On a fait la première partie des Buzzcocks, mais avec les Yeah Yeah Yeahs, on est partis en tournée en Angleterre avec eux pendant deux ou trois semaines., Ça a commencé quand on a joué à New York. Nick Zinner est venu au show, il est parti, puis il est revenu une deuxième fois à notre deuxième spectacle. Après ça, il a rejoint notre gérant et on est partis en tournée avec eux., Ils étaient très sympathiques et ce fut une belle expérience. On a eu une belle carrière pour ça.
Hugo Lachance : Vous avez commencé vers 2003 avec Duchess Says. C'était un moment où la scène montréalaise était très forte.
Annie-Claude Deschênes : Oui, ça commençait à être quelque chose. Je me rappelle quand Ismaël et moi sommes déménagés à Montréal. En ouvrant le journal Voir, j'ai vu les George Leningrad et je me suis demandé qui c'était. On a commencé notre projet et je trouvais ça le fun de voir un band inspiré par les Residents., On est allés dans ce sens-là et tranquillement, ces bands-là sont devenus des amis. On faisait des shows ensemble et c'est comme ça qu'on a construit une scène. Il y avait Malajube qui commençait, We Are Wolves, Sainte Catherines, et même Arcade Fire., Il y avait aussi la scène plus noise comme Wolf Eyes, CPC Gangbangs et tout ça. Je suis arrivée à Montréal en 2002. La scène montréalaise était à l'avant-scène mondiale et beaucoup de gens du reste du Canada venaient s'y établir. On était bien cools pendant un bout !
Hugo Lachance : Vous avez eu beaucoup de prix, comme des prix GAMIQ en 2012 et 2014 pour le meilleur album punk, ainsi que le prix du « Freakest Local Act » dans le Montreal Mirror., En 2015 et 2017, vous avez eu l'album post-rock/post-punk de l'année avec Sciences Nouvelles. Et toi, tu as été lauréate du prix Scribe en 2022. C'est là que tu as fait Les manières de table ?
Annie-Claude Deschênes : Oui, c'était une sorte de résidence. Mickael Bardier de EV Trip m'avait demandé de faire une performance au Centre Phi., C'était censé être une performance artistique appuyée par un peu de musique. Je me suis rendu compte que c'était dans trois mois et je n'avais pas de matériel. Je n'avais pas considéré les pièces que j'ai sorties sur l'album pour m'accompagner au départ., C'est mon copain qui m'a suggéré de prendre ces chansons-là. J'ai modifié des choses que j'avais déjà pour créer un concept autour de la restauration.,
Hugo Lachance : C'est une approche séduisante. J'ai découvert ton album il y a environ deux semaines quand tu as publié l'affiche sur Facebook. Les manières de table : symphonie pour coutellerie. L'affiche avec son écriture gothique et sa belle esthétique m'a attiré., Je suis allé écouter ça et j'ai lu sur ton concept qui mélange les bonnes manières et le côté culinaire. Ça m'a séduit et je me suis dit qu'il fallait que je t'appelle., C'est rafraîchissant quand des trucs qui ne vont pas ensemble finissent par bien fonctionner.
Hugo Lachance : Quand on préparait l'entrevue, tu m'as dit que tu allais reconduire ton enfant. Comment la maternité a-t-elle changé ta création ou ton approche ?
Annie-Claude Deschênes : J'ai vécu des drôles d'émotions à travers les années avec Duchess Says., Je faisais des spectacles avec plein de gens qui me disaient que c'était cool, mais en rentrant chez moi, je me sentais seule malgré tout. Il y avait quelque chose qui me manquait, un vide après la tombée de l'adrénaline. Avoir un enfant n'a pas été facile pour moi, mais quand ça a fonctionné, ça m'a apporté un réconfort., C'est devenu ma priorité et ça en vaut la peine. J'ai investi tellement de temps dans la musique qu'il est maintenant intéressant de voir qu'un enfant te ramène à la réalité., Comme une autre entrevue le disait : on a beau être adulé par des milliers de personnes, quand on rentre le soir et que le bébé pleure, on n'a pas le temps de déprimer ! Ça nous garde ancrés.
Hugo Lachance : On va passer au segment de présentation de l'album pour le décortiquer. Le titre est Les manières de table. Le lancement se fera le 26 avril au Centre Phi. L'album s'inscrit dans une mouvance cold wave et performance artistique culinaire. Le public sera ainsi convié à...,
Hugo Lachance : On a abordé l'interaction avec l'artiste, on en a parlé un petit peu, mais comment ça va se passer ton show au Centre Phi ?
Annie-Claude Deschênes : On essaie de rendre le spectacle, je ne dirais pas immersif, mais on essaie quand même qu'il y ait une esthétique qu'on puisse sentir dès qu'on entre au Centre Phi. On va habiter la salle et l'entrée. J'ai un invité, un designer culinaire qui va être là. Je ne veux pas trop en dire, mais il va y avoir un espèce de buffet assez fou. Il va y avoir vraiment une thématique qu'on va pouvoir sentir là-bas, un lien entre le culinaire puis la musique. Dans le spectacle, il y a comme une trame narrative qui tourne autour d'une expérience, par exemple quand tu vas dans un restaurant, sauf que ce n'est pas une expérience traditionnelle. Je dirais que c'est une expérience qui vire un peu au chaos, ou juste au malaise, à l'anxiété. C'est anxiogène, disons-le. Il y a des musiciens qui vont se joindre à moi. Je peux donner un punch : il y a quelqu'un qui joue de la machine à café, un barista ! Je pense qu'il y a un côté qui est planifié pour ce spectacle, mais aussi un côté très dangereux, de l'improvisation. Tu ouvres la porte à quelque chose d'imprévisible. On a pratiqué une seule fois ! C'est ça que je trouve important : garder un aspect qui n'est pas trop calculé.
Hugo Lachance : Tu vas jouer l'intégralité de l'album ? Est-ce qu'il y a autre chose aussi ?
Annie-Claude Deschênes : Il va y avoir une improvisation qui va être quand même assez longue avec les musiciens, puis il va y avoir aussi une nouvelle chanson. Ça va danser, c'est le but ! J'ai augmenté le tempo des chansons pour le live. Il y en avait qui étaient très lentes et les bands jouent souvent leurs tounes un petit peu plus vite en show; c'est ma façon de pouvoir m'adapter.
Hugo Lachance : L'album est sur l'étiquette Bonsound. Pour la réalisation, on note Jean-Michel Coutu. Toi, tu t'es impliquée là-dedans ?
Annie-Claude Deschênes : Oui, parce que dans le fond, j'ai monté l'album à la maison. Je suis arrivée et toutes mes chansons étaient faites. Ensuite, j'ai voulu les jouer live, donc j'ai commencé à vouloir faire des mix pour le spectacle avec Jean-Michel. Tranquillement, il s'est mis à s'impliquer dans le processus, à faire des arrangements et à donner des idées. On se voyait tellement souvent que c'est devenu un peu une coréalisation. Sauf que ça ne s'arrête pas là : la compagnie Italian Better était intéressée par les chansons. Sur cette compagnie-là, il y a une certaine qualité sonore qu'on ne pouvait pas sentir tant que ça dans ce que Jean-Michel et moi on avait fait. J'avais sorti une chanson avec Italians Do It Better qui s'appelle « Electric Light ». Quand Johnny Jewel l'avait entendue, il trouvait ça super bon mais il trouvait que ce n'était pas assez produit. Il m'a demandé s'il pouvait la produire, il l'a fait, et ça a donné le résultat que tu connais. Je me suis dit qu'il pourrait peut-être faire ça pour tout l'album et il a accepté. C'est ce qui donne l'espèce de touch un peu plus dansante. C'est rare que j'ai travaillé en collaboration comme ça, j'avais le goût de donner de la place à d'autres gens.
Hugo Lachance : Ça fait du bien d'avoir des collaborations, ça nourrit et il faut faire confiance. Il n'y a pas juste de l'électro, il y a des musiciens quand même là-dessus ? Des vrais instruments ?
Annie-Claude Deschênes : Il n'y en a pas beaucoup. Il y a une flûte traversière qui est jouée par Élise V. Sinon, il y a de la basse, mais c'est tout dans les mix. C'est moi et Jean-Michel Coutu au mix, puis à la fin, Johnny.
Hugo Lachance : La période d'enregistrement, il faut en parler parce que c'est un album qui est pandémique. C'est enregistré sur combien de temps ?
Annie-Claude Deschênes : Peut-être un an. Mais après, ça a été vraiment un genre de work in progress. C'était pour jouer ces chansons-là live, puis à un moment donné j'ai fait : « Ben là, je suis rendue à six ou sept tounes, tant qu'à ça on va faire un album ».
Hugo Lachance : Il y a neuf pistes. Maintenant, la conception de la pochette... la voilà, elle est là en ce moment ! On voit ton joli minois.
Annie-Claude Deschênes : Je suis étonnée d'avoir mis mon visage sur une pochette, je pensais jamais faire ça de ma vie ! Je dois mentionner quelque chose d'important dans ma démarche présente : je prends des médicaments contre l'anxiété. Le fait de prendre ça, ça me désinhibe. Je m'en fous vraiment plus de faire des choses qu'avant je n'aurais jamais faites. Mettre ma face sur un album, c'est comme si je ne ressentais pas l'espèce de pudeur. C'est juste différent. C'est Yannick Grandmont qui a pris les photos; il avait pris les photos de Duchess Says où j'étais avec les trois en bas. Il a pris les photos avec les caméras de surveillance, et celle de la pochette faisait partie de la même session.
Hugo Lachance : Peux-tu nous raconter l'histoire de l'album ? Tu as vécu la solitude, tu as été un peu maniaque là-dedans...
Annie-Claude Deschênes : À cause de la pandémie, je ne voyais plus les autres membres de Duchess ou de PyPy. Il y a Phil que je voyais une fois de temps en temps, mais la majorité du temps, je sentais un besoin de créer sans avoir l'équipe autour de moi. Je me suis dit : « Bon, ben coudon, je vais y aller toute seule ». Ça me faisait peur, c'était la première fois. D'habitude, je composais quelque chose à la guitare ou au clavier et j'allais le proposer au band, mais là, il n'y avait aucun objectif ou vision du futur. Je venais ici au local très souvent, j'ai ouvert mon beatbox et mes claviers, puis j'ai commencé à jammer. Je trouvais ça le fun ! Tranquillement, je me suis dit que j'avais comme une chanson, alors je l'ai enregistrée. C'était dur d'aller contre la force de la gravité qui me disait : « J'ai le goût d'écouter un film, j'ai pas le goût de me forcer à aller toute seule au local ». Finalement, le temps a passé et les gens se sont greffés tranquillement au projet.
Hugo Lachance : Quand on s'est rencontrés à l'entrée de ton local, tu es arrivée en taxi avec un bac, et dedans il y avait des ustensiles dans un pot Mason et un petit Tupperware.
Annie-Claude Deschênes : Il n'y a plus d'ustensiles chez nous ! « Où as-tu mis les fourchettes ? » « C'est pour mon album, peux-tu rapporter les fourchettes du local s'il te plaît ? » J'apportais ça pour le spectacle, pour me pratiquer à créer des sonorités qui pourraient être intéressantes pour le lancement.
Hugo Lachance : Philippe Renaud, dans Le Devoir du 5 avril 2024, écrit que c'est probablement l'œuvre musicale la plus accessible de ton répertoire.
Annie-Claude Deschênes : Je me braque en entendant ça ! C'est l'affaire la plus punk que j'ai faite justement parce que je la faisais sans attendre, sans m'imaginer que ces chansons-là seraient rendues publiques. C'est vraiment sincère. Habituellement, j'ai des barèmes, un genre de « code » que je ne veux pas dépasser parce que c'est encadré par plusieurs facteurs. Là, c'était vraiment juste naturel et désinhibé. C'est la première étape : il n'y a pas de règles, je vais dans tous les styles, je m'en fous de toute façon, je suis toute seule. On s'abandonne. La deuxième étape, c'est d'écouter ces chansons-là et d'oser les sortir. La troisième étape, c'est le concept autour, qui n'est pas nécessairement facile à comprendre d'un coup. C'est de se mettre en danger avec une mise en scène dans un contexte hyper différent de ce dont j'ai l'habitude. Pour moi, c'est audacieux parce que je ne suis pas confortable à le faire. Je me mets en danger. Avec PyPy, je sais quoi faire et je sais qu'à la fin d'un spectacle je vais probablement être satisfaite. Ce spectacle-là, je suis encore en train de le tester, je n'en ai fait que quatre.
Hugo Lachance : La réponse était bonne ? C'est le même spectacle que tu vas présenter ou il y a des variantes ?
Annie-Claude Deschênes : Il y a des variantes. Par exemple, j'ai fait le Festif ! de Baie-Saint-Paul dans un autobus ! Tous mes accessoires, je ne pouvais pas les apporter là. J'ai fait des shooters de Jello ! Je me suis adaptée. J'ai cuisiné beaucoup dans cette période-là, mais ça m'a écoeurée et ce n'était même pas bon, il paraît que c'était vraiment horrible ! Je trouvais que je prenais beaucoup trop de temps à cuisiner par rapport à la musique. Si tu viens au lancement, tu vas voir, parce que j'en cuisine une partie.
Hugo Lachance : On va passer au segment une chanson après l'autre. On commence avec « Tasséomancie ».
Annie-Claude Deschêneés : C'est une introduction. La tasséomancie , c'est l'art d'être capable de lire dans les feuilles de thé. Dans ma famille, c'était quelque chose de très présent. Le matin, ma mère pouvait regarder dans sa tasse de thé et voir des choses, et ça influençait le cours de la journée. C'est un peu comme si cet album-là allait définir mon futur en partie. C'est inconscient, mais c'est une belle image : le passé est comme broyé et renaît d'une autre façon. On lit dans une tasse d'eau pour le reste de l'album.
Hugo Lachance : On passe à la deuxième : « Culinary Security ».
Annie-Claude Deschênes : À la base, ça a sûrement un rapport avec l'esthétique des caméras de surveillance : la surveillance culinaire. Mais j'ai aussi des allergies alimentaires, aux arachides. C'est Philippe Renaud qui m'a fait réaliser qu'il y avait peut-être un lien. C'est une chanson un peu à la Devo.
Hugo Lachance : C'est froid. Je viens de faire un lien avec les caméras de surveillance et les bonnes manières : il faut être surveillé. On surveille tout, c'est stressant. Quelle étiquette mettrais-tu à ton album ?
Annie-Claude Deschênes : On est dans l'électronique, cold wave, avec des accents de musique plus sombre, plus gothique. Il y a un gros côté expérimental. J'ai expérimenté de nouvelles façons de composer, de faire de nouveaux sons, de déstructurer. D'habitude, je suis habituée avec des structures « couplet-refrain-couplet », mais là je n'ai pas pensé à ça du tout. En spectacle, c'est spécial parce qu'il y a de grandes parties instrumentales. J'essaie de ramener la performance à un format album.
Hugo Lachance : On passe à ma chanson préférée de l'album : « Restaurant La Micro-onde ». Selon moi, c'est la plus réussie.
Annie-Claude Deschênes : C'est étonnant ! Quand je l'ai composée, je n'aurais pas pensé que c'est celle-là qui allait ressortir. Apparemment, ça parle aux gens. Le sujet n'est aucunement sexy, c'est même zéro sexy ! C'est justement le contraste : on est dans le beat, on s'attend à quelque chose d'un peu chaud, puis on arrive pour une réservation de restaurant. C'est un clash ! Au début, on entend les sons d'interférence des vieux téléphones cellulaires. Encore une fois, c'est une chanson qui a été faite pour le live, pour interagir avec le public.
Hugo Lachance : On enchaîne avec « Electric Light ».
Annie-Claude Deschênes : C'est une des premières que j'ai faites. Au début, on entend une cuillère dans un verre. Ensuite, on entend une assiette d'aluminium dans laquelle je donne des coups. Il y a aussi un doigt sur une assiette qui fait un son bizarre. C'est celle qui était sur la compilation d'Italians Do It Better.
Hugo Lachance : On serait rendus à « Menace Minimale ».
Annie-Claude Deschênes : C'est un peu la plus mélodique. À chaque fois que je la joue, je suis très émotive, ça vient vraiment me chercher, même quand je pratique toute seule. Il y a un clavecin qui est un peu faux, ça fait dissonant, mais ça ajoute à l'émotion. C'est le côté insécurisant, on ne sait pas trop où se positionner. C'est être à la recherche de quelque chose de nouveau sans rien avoir devant soi, essayer de voir ton futur sans aucun indice. À un moment donné, la personne — en l'occurrence moi — voit apparaître une lumière. C'est un peu l'histoire de l'album : être passée dans un tunnel noir et en sortir grandie. Ce n'est pas déprimant, c'est bien balancé entre le mélodique, l'anxiogène et le mystérieux.
Hugo Lachance : On continue avec « Méditation ». On entend clairement des bruits de vaisselle, des verres.
Annie-Claude Deschênes : Live, dans cette chanson-là, j'invite des gens du public à venir manger. Elle a été composée pour le spectacle au Centre Phi. Les gens étaient assis autour d'une table avec des webcams et des plexiglas qui rappellent la pandémie. Chaque personne était projetée sur un écran et devait manger ce que je leur servais. Il y avait des capteurs sous la table, donc la table se mettait à bouger ! Les gens ne savaient pas quoi faire. Parfois, je servais des clés USB en pâte d'amande ou des roches. On se demande : « Pourquoi je suis ici ? C'est malaisant ». Le but était de créer un gros malaise, de rendre mal à l'aise le fait que quelqu'un te filme pendant que tu manges.
Hugo Lachance : On avance avec « Y aller ».
Annie-Claude Deschênes : Après mon spectacle au Centre Phi, un promoteur de Mexico City m'a invitée à jouer dans un festival cold wave et gothic new wave. Je n'avais pas assez de chansons, alors j'ai fait celle-là en un mois. Elle a été faite avec une banque de samples, il n'y a personne qui joue live dessus.
Hugo Lachance : C'est la plus « jeu vidéo » celle-là. Les paroles : « Mangez, buvez, méfiez-vous... ». C'est hallucinant. On sent l'éthique de la surveillance, mais avec beaucoup d'humour.
Annie-Claude Deschênes : C'est pour dire aux gens de s'en aller du restaurant, de « décrisser » ! « Y aller », c'est pour que tout le monde s'en aille.
Hugo Lachance : On termine avec « Les manières de table ». « Il est de mise de goûter avant d'assaisonner... identifiez la place des ustensiles... ».
Annie-Claude Deschênes : Là, on est vraiment dans l'étiquette. Je fais juste la morale, je critique ! « Vos manières de table peuvent offenser vos invités ». Il y a un côté humour qui me fait du bien.
Hugo Lachance : Qu'est-ce qui te rend le plus fière dans cet album ?
Annie-Claude Deschênes : Tout simplement d'avoir sorti un album ! Je n'en reviens pas encore, ça n'a pas de sens. Je suis vraiment, vraiment fière de ça. C'est le processus : quand tu n'as pas d'espoir et que tu continues quand même dans une direction, à un moment donné, ça débouche. Si tu n'essaies rien, tu n'auras jamais rien.
Hugo Lachance : Où peut-on se procurer l'album ?
Annie-Claude Deschênes : Partout sur les plateformes, et en vinyle le 26 avril au lancement. Après ça, chez Bonsound, Italians Do It Better et dans les magasins comme le 33 Tours. Je vais jouer au Pantoum à Québec, au SEM à Chicoutimi et à Ottawa. Je suis sur les réseaux sociaux, sur le compte de Duchess Says parce que les followers sont là !
Hugo Lachance : Pour finir, le moment du défi ! J'aimerais que tu suggères un artiste pour le podcast.
Annie-Claude Deschênes : J'inviterais Jean-Michel Coutu !
Hugo Lachance : Madame la Duchesse, merci beaucoup pour ce beau moment passé ici !
Annie-Claude Deschênes : Merci à toi de l'invitation !