Les Chiens : Éloge de la chute
Les Chiens : Éloge de la chute
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Le rock alternatif québécois retrouve l'un de ses plus solides piliers. Avec la parution d'Éloge de la chute, leur sixième album en carrière, Les Chiens prouvent avec force qu'ils n'ont absolument rien perdu de leur mordant. Porté par le noyau complice et indéfectible d'Éric Goulet (voix, guitares, claviers), Nicolas Jouannaut (basse) et Marc Chartrain (batterie), le trio affiche une pertinence intacte après trois décennies de route. Pour immortaliser ce retour majeur survenu au printemps 2026, l'animateur Hugo Lachance a reçu les musiciens le 28 avril 2026 à La Salle des Tortues à Montréal. Un entretien d'une grande profondeur pour décortiquer une œuvre dense qui s'inscrit dans une riche lignée musicale dont les racines esthétiques remontent à la fin des années 1980.
[00:11:09] // Le grand pèlerinage : retour sur les années folles de Possession Simple
[00:27:19] // Analyse poétique et musicalité de la vibrante chanson Cet homme
[00:27:23] // LE SEGMENT : Wikipédia à l'épreuve des faits (Spécial Possession Simple)
[00:39:46] // L'anecdote savoureuse, chaotique et diplomatique des Jeux de la Francophonie
[01:07:35] // Les secrets de fabrication artisanale de la pochette d'Alexandre Chartrand
L'histoire des Chiens demeure indissociable de celle de Possession Simple, formation phare de la scène underground active entre 1986 et 1996. Pilotée par Éric Goulet, cette première mouture avait séduit la critique d'ici avec les albums Guerre d'usure (1992) et Cru (1994), en dépit d'une distribution commerciale particulièrement difficile à l'époque. C'est en 1997 que Les Chiens naissent officiellement sur ces fondations, conservant le tandem créatif Goulet-Jouannaut.
Au fil du temps, la formation s'est forgé une discographie culte, marquée notamment par le chef-d'œuvre atmosphérique La nuit dérobée (2000) — qui leur a valu le Félix de l'album alternatif de l'année au Gala de l'ADISQ —, suivi des opus Debout (2003) et Rösk (2005). Après une longue pause où chacun a exploré ses propres projets solos et collaborations, c'est la vague d'amour générée par une série de concerts hommages en 2023 qui a rallumé la flamme et scellé leurs retrouvailles en studio.
L'album Éloge de la chute enveloppe l'auditeur dans des textures sonores denses, ce qu'Éric Goulet décrit lui-même comme un véritable voyage sensoriel. Côté musique, les neuf pistes naviguent habilement entre le rock alternatif pur, le post-punk électronique et une pop synthwave nocturne. Éric Goulet s'y donne à cœur joie en tant que multi-instrumentiste, sortant des synthétiseurs vintage mythiques comme le Jupiter 4 et le Mini Moog pour sculpter des ambiances enveloppantes.
Pour enrichir cette architecture sonore, le groupe s'est entouré de précieux complices de longue date :
Pierre Flynn : Invité de marque à l'orgue Hammond B-3.
Mario Légaré : Des touches uniques au Chapman Stick et à la contrebasse.
André Papanicolaou : Collaborations incisives aux guitares.
Le visuel de la pochette, imaginé par l'artiste Alexandre Chartrand, fait un clin d'œil direct au légendaire album Animals de Pink Floyd en transposant son esthétique industrielle sur un monument hautement symbolique de la métropole : l'incinérateur des Carrières à Montréal.
Les textes d'Éloge de la chute agissent comme une réaction épidermique aux travers du monde moderne. Éric Goulet y pose un regard lucide, poétique et parfois cynique sur l'absurdité ambiante, l'infobésité et la fragilité de nos filets sociaux :
L'automne au cœur : Une ouverture ultra-atmosphérique qui pose les bases d'une mélancolie lucide grâce à un superbe travail de collage textuel.
Cet homme : Une chanson bouleversante née d'une rencontre impromptue avec un sans-abri sur le trottoir. Le morceau traite de l'empathie et rappelle avec force la mince ligne qui nous sépare tous de la chute (« J'aurais pu être cet homme »).
Le blues des lendemains : Écrit au lendemain de grands bouleversements politiques, ce titre exprime une fatigue sourde face aux promesses brisées et aux engagements citoyens déçus.
Comment savourer la vie : Une conclusion volontairement ironique. Le groupe utilise une mélodie pop très accrocheuse pour mieux faire passer un texte sombre sur l'importance de se bâtir une autodéfense émotionnelle.
Ce retour met en lumière la complicité brute d'un groupe qui fonctionne avant tout comme une famille, préférant l'instinct et la profondeur artistique aux moules rigides de l'industrie commerciale.
Il s'agit de la technique du cut-up (ou technique du collage littéraire), popularisée par William S. Burroughs et David Bowie. Éric note des phrases, des mots isolés et des flashs spontanés dans un carnet de route, puis découpe physiquement et réassemble le tout de manière totalement déstructurée. Cette méthode permet de faire jaillir des images poétiques fortes et des collisions sémantiques surprenantes, s'éloignant des structures de rimes trop prévisibles.
L'artiste Alexandre Chartrand a opté pour une approche purement physique et D.I.Y. Il a d'abord imprimé en très grand format une photographie de l'incinérateur des Carrières de Montréal. Il a ensuite retravaillé l'arrière-plan à la main avec des touches de peinture pour lui conférer une aura surréaliste, avant de suspendre un petit chien en plastique au bout d'un fil de soie dentaire devant le décor. La pochette finale est tout simplement la photo macro de cette installation unique.
Le choix s'est arrêté sur ce nom tout simplement parce que c'était la seule et unique proposition qui ne soulevait aucune opposition ou chicane chez les membres de la formation à la fin des années 90 ! Le déclic s'est orchestré de manière naturelle après l'écriture de leur tout premier morceau fétiche, Fido, qui racontait l'histoire grinçante d'un homme profondément persuadé d'être un chien.
Même si ses goûts musicaux ratissaient déjà très large à l'adolescence — naviguant avec curiosité du métal lourd au rock progressif en passant par les grands classiques de la chanson québécoise —, c'est l'album culte Paranoid de Black Sabbath (paru en 1970) qui a laissé l'empreinte esthétique la plus puissante, la plus sombre et la plus durable sur son parcours de guitariste.
Absolument ! À l'époque de Possession Simple, Éric Goulet rigolait très peu avec la discipline et imposait une rigueur quasi militaire : les répétitions étaient fixées trois soirs par semaine. Les règles internes étaient drastiques : il fallait obligatoirement présenter un mot officiel du médecin pour justifier une absence, et le moindre retard non motivé coûtait une amende d'un six-pack de bière au reste de la formation !
Sources et références journalistiques :
Chronique de Renée Laurin, Le Droit, 20 mai 1993.
Analyse de Jocelyn Legault, Pulsations Webzine, 17 avril 2026.
Critique de Caroline Bertrand, La Presse, 18 avril 2026.
Chronique de Sylvain Cormier, Le Devoir, 18 avril 2026.
Contenu issu de l'émission du 28 avril 2026 de L'Album Podcast à la Salle des Tortues.